La Côte d’Ivoire echappera-t-elle a son destin?

Publié le par Amibiaka

Des rebelles, et des accords de paix

Le 12 février 1979 éclatait la première guerre civile N’Djamenoise. Jusqu’a présent, les gouvernements du MNRCS puis du CSM ont toujours réussi à maintenir des digues de sécurité tout le long de la bande sahélienne, empêchant les rebelles des différentes tendances du Frolinat a s’en prendre véritablement à N’Djamena. Mais les différents accords de paix, ceux de Khartoum puis ceux de Lagos, ont fini par convaincre les acteurs du conflit tchadien d’accepter un partage du pouvoir. Ce petit texte court ne me permet pas de revenir sur la trame des évènements et sur les motivations des différents protagonistes. Mais je peux faire remarquer ce qui avait semblé être une paix de braves n’avait été en réalité qu’un marché entre personnes fourbes, et qui planifiaient chacune de son coté d’en découdre définitivement avec les camps d’en face une fois le bon moment arrivé.

Le 12 Février 1979 finalement la ville de N’Djamena s’embrasa, prise au piège sous les tirs des BM21 (orgues de Staline), des bombardements aériens et des crépitements des mitrailleuses lourdes. Les combats durèrent plusieurs semaines, laissant quelques milliers de victimes sur les trottoirs et dans les cours arrière des maison, et faisant éclore au soleil les fleurs vénéneuses des programmes de propagande mis en place par le Frolinat plus de  quinze ans auparavant. Dès le premier jour des combats, les combattants du Frolinat et Hissein Habré s’étaient présentés comme les défenseurs des nordistes et des musulmans contre le sud chrétien et animiste, prétendu en croisade contre le nord musulman. Les germes de la division, semés sans relâche pendant plusieurs année, et entretenus par toutes les parties y compris le MNCRS et le CSM, vennaient de donner naissance à une monstruosité qui va endeuiller le Tchad plusieurs décennies encore : la guerre tribale.

La première guerre civile abouti sur une espèce d’accord entre les protagonistes, qui décidèrent dans une étrange unanimité, de confier le pouvoir  à Lol Choua du MPLT, considéré sans doute comme plus facile a manoeuvrer. Les principaux acteurs du conflit décidèrent tous de remettre le pouvoir à Lol Mahamat Choua. Celui ci ne le gardera que le temps de se rendre compte qu’il avait été le dindon d’une farce mortelle. Quelques semaines après avoir endossé les habits de chef de l’état, il sera déposé et remplacé par Goukuni Weddei dans le cadre d’un gouvernement d’union nationale et de transition (GUNT).

 

Des guerres civiles... nationalistes?

Les guerres civiles déclenchées pour des raisons de légitime défense, et qui finissent par se muer en guerres nationalistes se terminent toujours par des opérations d’épurations ethniques ou idéologiques. Les guerres du Frolinat avaient été déclenchées par des étudiants tchadiens au Soudan qui dénonçaient les humiliations, les brimades et massacres dont les ressortissants du nord étaient victimes de la part des gendarmes et militaires en service dans cette partie du pays. Cependant, la légitime défense n’étant pas suffisamment mobilisatrice, il a fallu trouver deux idéologies “inspiratrices” : la première pour l’internationale, et la seconde pour les sahéliens eux mêmes. Pour le monde entier le Frolinat s’était présenté en mouvement de libération nationale, d’inspiration léniniste, et défendant un programme politique et économique qui était proche des programmes de Ho Chi Minh ou Mao. Moscou et Pékin étaient ravis. Kadhafi était enchanté. La France et les USA, énervés. Pour les habitants du septentrion tchadien, et pour les combattants, pour qui le nom et le personnage de Lénine ne voulaient très certainement rien dire, il a fallu autre chose. Les anciens étudiants du Frolinat, qui avaient longtemps séjournés au Soudan, savaient que le nord du Tchad, musulman, n’avait jamais rallié le colonisateur français ni dans sa culture, ni dans son école, encore moins dans sa religion. Mieux, le nord se sentait toujours sous la menace d’une christianisation forcée à venir. D’autre part, beaucoup parmi les élites septentrionales étaient nostalgiques des temps du passé, le temps des royaumes et des empires guerroyant au sud, quand leurs ancêtres faisaient de prétendues chasses aux esclaves. Présenter le Frolinat et son combat comme celui de la libération contre « l’occupation sudiste et chrétienne » était exceptionnellement mobilisateur. Bien sur le Frolinat avait parmi ses cadres beaucoup de personnes du sud du pays. Mais ces personnes appartenaient aux tendances les moins importantes et les moins en vues sur le terrain, et avaient généralement rejoint le mouvement depuis Paris. Beaucoup parmi eux étaient d’authentiques révolutionnaires de salon et de café parisien. La vie et les vicissitudes des villages leur étaient totalement inconnues, de même que l’idéologie et la propagande distillées dans les maquis.


Le front de libération nationale réussit et confisque la... liberté!

 Le pouvoir de Goukouni ne durera que le temps de quelques pluies sahéliennes, puis la guerre fratricide  reprit de plus belle à N’Djamena. Hissein Habré se sentant de plus en plus écarté par GW ouvrira le premier le feu. Goukouni et le GUNT, appuyés par leurs alliés libyens, parvinrent à chasser HH de N’Djamena vers la fin 1980. Mais les libyens, encouragés par le GUNT, finiront par s’installer dans le pays, prévoyant une occupation massive puis une future colonisation.

Finalement, en Juin 1982, HH revint au pouvoir avec l’aide de ses allies français et américains, très remontés contre Kadhafi et ses velléités de colonisation. HH parviendra très rapidement a forcer les tchadiens a s’incliner devant son  pouvoir, et lancera en même temps la guerre contre la Libye. Si Hissein Habré finira par chasser l’occupant libyen du Tchad, il conduisit une autre guerre civile, cette fois au Sud et au Centre. Des milliers de tchadiens y laisseront la vie et le Tchad plongera encore plus profondément dans la division et la haine tribale. Mais HH ne s’arrêta pas la. Ses proches et lui même, de plus en plus enfermés dans leur tour d’ivoire, commencèrent a voir des ennemis partout, y compris dans sa propre région du BET. La répression civile et militaire grimpa d’un cran, et le nombre de cadavres et de charniers aussi, partout. Toutes les régions du Ouaddai géographique, de l’Ennedi et du Guerra furent mises sous le feu. La délation devint ordinaire, et les disparitions de voisins n’étonnaient plus. L’armée des combattants des FAN, devenues FANT, et qui avait vaincu la Libye, fut mise au service de HH. Ceux parmi les militaires de carrière qui avaient osé protester disparurent tout simplement. La BSIR et la SP remplacèrent les forces de l’ordre tandis que la milice populaire et révolutionnaire était institutionnalisée. Mais ni la BSIR/SP, ni la milice n’était homogène très clairement. HH recrutait partout ses sbires, mais les postes de responsables étaient pourvues sur des bases purement claniques ou ethniques.

 

Le destin de la Côte d’Ivoire?

Ce long  détour pour répondre a la question : la CI échappera – t – elle à son destin? La situation des deux pays est certes différente. Mais il existe beaucoup de similitudes pour ne pas s’en inquiéter : idéologies nationalistes et régionalistes, montée des religions, guerres civiles, massacres à caractère ethnique, multiplication des tendances dites politico – militaires, etc. Les ingrédients semblent être les mêmes, quoique les trajectoires soient différentes.  La victoire d’ADO sur LG est essentiellement due aux aides de la communauté internationale et des nations unies. Mais cette victoire elle même contient les germes d’une possible guerre civile : la fusion entre les rebelles des FN et l’armée régulière, faite un peu à la va-vite, me semble inquiétante car les deux cultures  militaires sont totalement opposées (la fusion ANT et FAN au Tchad finira par détruire l’armée): discipline des armées contre l’informel des rebelles, et formation standard des militaires contre l’expérience des combats sans préparation des rebelles. Ensuite, les campagnes intensives de propagandes sous le couvert du nationalisme et ouvertement xénophobes par la RTI ont fini par créer confusion et colère dans les esprits. Les divisions sont de plus en plus visibles. Enfin, l’immixtion du religieux dans le conflit est de plus en plus perceptible. Il n’est plus rare en effet de rencontrer sur la toile et dans les quartiers des personnes qui pensent que Dieu est de la partie. Finalement, ADO devra résoudre les 4 questions importantes qui formeront le socle de la réconciliation a venir : l’armée et sa reforme, la question de la nationalité, et le renforcement de la laïcité de l’état, et une lutte claire et engagée contre toutes les impunités. C’est peut être à ce prix que la Côte d’Ivoire pourra éviter ce qui semble être son destin à  moyen terme.

 

Par Amine Idriss Adoum

Accra, le 11 Avril 2011

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Publié dans Actu

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T
<br /> Superbe article. Non seulement pour la richesse des informations, avec notamment ce parallèle avec l'histoire du Tchad, le tout ponctué par une analyse cohérente sur la crise ivoirienne. C'est avec<br /> plaisir que je m'inscris sur la longue liste des personnes qui prendront un plaisir à consulter journalièrement ce blog dédié à l'Afrique.<br /> <br /> <br />
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