Et si les nouveaux discours nationalistes africains cachaient notre déficit intellectuel et de réflexions stratégiques?

Publié le par Amibiaka

Et si les nouveaux discours nationalistes africaines des élites cachaient simplement notre déficit intellectuel et de réflexions stratégiques?

 La question peut paraitre banale, bateau, ou inutilement provocatrice. Et pourtant. En effet et pour le dire simplement, les démonstrations et les argumentaires expliquant le retard pris par les pays africains en termes de progrès matériels laissent toujours une impression d’inachevé. On a expliqué nos retards par l’histoire, la géographie et par la sociologie, mais nous sommes toujours incapables de trouver les meilleures formules pour nous aider a gravir agilement et d’un pas décidé les collines du progrès matériel.

La question qui fâche : celle du déficit intellectuel

Poser la question du déficit intellectuel de l’Afrique énerve tout le monde. Intellectuels, journalistes, faiseurs d’opinions et hommes politiques, tout le monde récuse la question telle qu’elle est posée. On a souvent essayé de la reformuler, et de la remettre sur le tapis en des termes moins brutaux. Des formules surtout plus aptes à caresser nos susceptibilités sans doute ! Pourtant, les faits nous donnent totalement tort. En 2010 par exemple, sur environ 850,000 brevets internationaux déposés dans le monde, l’Afrique en a produit au mieux une centaine. Je ne vais pas me lancer dans des comparaisons totalement inutiles. Il est toutefois important de noter que le nombre de brevets, (et donc des inventions), est  un très bon indicateur du désir de progrès. Les entreprises multinationales par exemple, donnent une valeur financière tangible aux brevets qu’elles détiennent. Ceux ci sont soigneusement protégés, car ils représentent pour les investisseurs une promesse de profits actuels, et futurs. La protection des brevets est un domaine stratégique pour tous les pays occidentaux, et de plus en plus pour les pays dits émergents. Il y a quelques jours je postais sur Facebook une note déplorant le nombre ridicule de brevets produits par nos pays, et interrogeant en même temps les discours actuellement a la mode sur l’émergence économique proche de notre continent, de plus en plus présenté comme le future Eldorado après la Chine et les pays du sud-est asiatique. J’ai du mal a croire les chiffres et les projections présentés par les spécialistes, tant les réalités en cours ne semblent pas coïncider avec cet optimisme. En examinant les chiffres de la croissance des pays africains de plus prés, on remarque que les progressions économiques récents sont tirées davantage par une exploitation accélérée des ressources naturelles, que par une véritable création de richesses par accumulation et mise en valeurs de capitaux. D’autre part, la construction des classes moyennes, qui forment le groupe des consommateurs locaux, est elle aussi freinée tous les 5 ans par des conflits régionaux qui déstructurent les tissues économiques et remettent les compteurs chaque fois a zéro. En réalité, l’Afrique est présentée comme le futur Eldorado davantage pour des raisons démographiques que pour de futures créations de richesses.

Et si l’émergence de l’Afrique n’était qu’une …blague?

L’Afrique ne peut pas être le futur Eldorado décrit par les économistes. Dans le meilleur des cas, notre continent sera toujours un réservoir de consommateurs de produits bon marchés, mais difficilement un véritable créateur de richesses mondiales.  Les raisons sont à trouver dans le déficit intellectuel, que nous négligeons volontairement, ou par conditionnement. Ce déficit est plus criard dans le domaine stratégique, scientifique et technologique. Nous avons très peu de réflexions stratégiques autour des questions de l’énergie, de l’environnement, de la défense stratégique et de la mondialisation.  En ce qui concerne le pétrole, tous les experts sérieux en prédisent la fin dans les 3 à 5 prochaines décennies. Les recherches sur les énergies renouvelables concentrent en ce moment les meilleurs cerveaux occidentaux. Elles sont cependant encore loin d’aboutir à des résultats satisfaisants. En attendant de trouver ce qui pourrait remplacer le pétrole en tant que source d’énergie moins chère et principale matière première de l’industrie moderne, plusieurs pays occidentaux travaillent a sécuriser les réserves qui leurs seront nécessaires au moment ou il n’en restera plus que quelques gouttes. Les conflits irakiens, afghans et l’instabilité entretenue  du moyen orient font certainement partie de ces programmes de sécurisation. Les récentes révolutions arabes, bien que conduites par des jeunes gens en rage de vivre, cachent mal le rôle d’instigateur et de motivateur des USA et de l’Europe. L’exemple de la rébellion libyenne est une prévue suffisante, a mon avis, de ce que les récentes révolutions arabes ne sont pas totalement des révolutions internes. Le vent de changement qui souffle sur le monde arabe est souhaitable, mais les planificateurs de ces révoltes savent que les très grosses tempêtes peuvent aussi être dangereuses. La Tunisie fut un test réussi. Il était devenu nécessaire de laisser l’Egypte respirer si on voulait être certain de garder le contrôle des ressources pétrolières du moyen – orient. Mais une Egypte qui respire, une Egypte démocratique peut aussi être dangereuse sur le long terme. Le conflit libyen, appelé à s’étaler sur une décennie certainement, permettra ainsid’entretenir quelques braises à glisser sous les pieds du future géant arabe, dans le cas ou il lui prendrait des envies de complète liberté. Contrôler le pétrole, c’est normal quand on est soucieux du bien être de ses concitoyens. Les entreprises occidentales et celles des pays émergents travaillent en accord avec les plans stratégiques long terme de leurs états. Le pétrole africain par exemple, est totalement contrôlé par 5 sociétés américaines et européennes. Aucun état africain, mis a part peut être l’Algérie et l’Egypte, n’a une véritable idée de l’état ses réserves, et  de ce qui est véritablement pompé chaque jour. Il suffit pour s’en convaincre d’examiner attentivement les publications annuelles sur les réserves du Golfe de Guinée par les pays et les pétroliers eux mêmes. Les chiffres varient d’une année a l’autre, soit en positif ou soit en négatif, alors même que très peu de nouveaux gisements sont découverts, du moins officiellement. Un exemple interessant est celui d’Exxon Mobil au Tchad. En 2006, Exxon Mobil annonçait au gouvernement tchadien que les prévisions de production annoncées précédemment devaient être revues en baisse. La raison en était que les puits, une fois en production, ont révélés des quantités énormes d’eaux que les géologues n’avaient pas détectés plutôt. La production du champ de Kome passa donc de 180,000 bbl/jour a 120,000 bbl/jour. Exxon Mobil continue toutefois de faire des forages chaque jour, depuis 2006, mais la production journalière n’a jamais augmenté depuis lors. Le Tchad n’a aucun moyen de vérifier les informations fournies par EM, ni même de contrôler ce qui est réellement pompé chaque jour. Il est probable que le gouvernement tchadien ne pense même pas a faire ce contrôle, car depuis cette année 2006, le pays est curieusement rentré dans une grande instabilité politique et sécuritaire. Et pas seulement le Tchad, mais pratiquement toute la région, de la RCA au Soudan.

Déficit de réflexions stratégiques et débâcles militaires

Tout cela est connu. Pourtant, il n’y a aucune réflexion autour de ces questions. Le pétrole restera toujours contrôlé par les firmes internationales. La question a se poser est celle ci : sommes nous certain que nous pourrons toujours jouir des quelques retombées que l’exploitation de notre pétrole nous donne, le jour ou les quantités produites seront si petites qu’elles ne pourraient plus suffire aux exploitants? Rien n’est moins sur. La réflexion stratégique sur les énergies et leur sécurisation passe forcement par une stratégie d’encadrement et de contrôle des Etats producteurs. On le voit dans le Golfe, de façon plus visible. Mais en Afrique, ce contrôle passe surtout par les africains eux mêmes. Les Etats africains sont rongés par une instabilité structurelle consubstantielle a leurs créations. Ils ne pourront pas se libérer facilement. Et afin de rendre cette éventualité quasiment impossible, il est important que les défenses des pays africains soient de médiocres qualités. Aucun pays africain ne possède une armée modern digne de ce nom, mis a part l’Afrique du Sud et l’Egypte. Une armée moderne, ce sont d’abord des réflexions stratégiques de défense et de sécurité. Nos armées sont structurellement préparées pour ne conduire aucune réflexion stratégique, ni de défense, ni de sécurité. Les élites africaines y ont beaucoup contribué, en clochardisant  systématiquement les armées, et en privatisant la sécurité nationale. Les armées africaines souffrent et continueront a souffrir non seulement du manque d’hommes de qualité, mais aussi du manque d’équipements modernes. L’armement de base des armées africaines est fait de kalachnikov et de mitrailleuses lourdes. Il n’y a pas de défense aérienne, ni de capacités d’informations. Finalement, sans armées, ni réflexion, notre continent restera toujours le continent pourvoyeur de matières premières.

Mondialisation des connaissances ailleurs, et auto-cloisonnement de l’intelligence en Afrique…

Parlons pour terminer, de la mondialisation. Celle – ci est présentée comme une chance pour l’Afrique. Pourtant, le continent ne représente a ce jour que 3% du commerce mondial. Il est vrai que les 3% n’incluent pas les exportations des matières premières tirées du sol par les firmes internationales et destinées au monde occidental. Si vous demandez aujourd’hui a un home politique africain, ou a quelques économistes, leur avis sur le commerce mondial, il vous diront qu’il est important que l’Afrique se tourne vers l’Asie, car celle ci parait plus soucieuse de nous aider. J’ai envie de dire que nos intellectuels sont de gros producteurs de mièvreries. Mais malheureusement cette réponse est plus dangereuse que bête. Elle oublie volontairement que les structures du commerce mondial  tel qu’il se présente en ce moment rendent impossible tout partenariat sérieux avec l’Asie. Au mieux, l’Asie utilisera l’Afrique comme réservoirs de consommateurs pour leur modèle industriel, celui des produits a prix populaires. Dans  le pire des cas, les firmes asiatiques reproduiront exactement le même schéma que celui des occidentaux, a savoir utiliser le continent comme une source de matière première.  Les analystes européens qui voient d’un très mauvais oeil cette concurrence inédite le répètent d’ailleurs a l’envie : l’Asie, et spécialement la Chine et l’Inde, ne rêvent que de récupérer une part du gâteau africain des matières premières fossiles et minérales. En réalité, ce qui rend impossible tout commerce sérieux avec l’Asie est moins les conditions (inégales par ailleurs) des échanges mondiaux que la façon dont l’économie mondiale des transports est actuellement structure. Les navires asiatiques par exemple n’accostent jamais en Afrique, à l’exclusion notable des ports de Durban et de Casablanca. Il ne s’agit pas d’un problème d’infrastructures. Il s’agit tout simplement d’une question économique. Un panamax quittant Shanghai transporte infiniment plus de conteneurs que 3 mois d’importation pour toute l’Afrique centrale par exemple. Le panamax en question charge donc de préférence pour l’Europe, ou les USA. Les conteneurs en direction de l’Afrique iront donc en Europe, avant de revenir en Afrique avec des navires plus petits, et donc moins chers. D’autre part, charger pour l’Afrique coute cher dans la mesure ou les fret retour son toujours un problème.

En réalité, la mondialisation sert surtout pour le moment a faciliter l’accès aux matières premières en Afrique. Elle ne sert pas notre développement. Mes propos peuvent paraitre contestables. J’en conviens volontiers. Mais avant de les contester, je pense qu’il faudrait examiner  attentivement les statistiques du commerce mondial et les données des transports internationaux.

Le nationalisme véritable et productif nécessite une grande réflexion stratégique

Les 3 sujets ci dessus sont sérieusement discutés en Europe, aux USA, dans les BRIC et en Asie. Pendant ce temps, les travaux de recherches en Afrique sont orientés tous vers d’autres sujets, sans intérêt stratégique réel pour notre vie actuelle, ni à venir. Je crois fermement que nos Etats sont structurellement incapables de penser de façon stratégique. Les ministères de la recherche scientifique par exemple, quand ils existent, n’ont même pas de siège. Les Etats n’encouragent pas les programmes de recherches. Pourtant la recherché stratégique n’est pas simplement une question de moyen financiers. C’est d’abord et surtout des institutions de soutien, un environnement juridique protecteur de la propriété intellectuelle, et un engagement politique fort. Les élites africaines parlent aujourd’hui de plus en plus de nationalisme, et des personnages historiques comme Lumumba ou Nkrumah sont de plus en plus a la mode. Pourtant, le nationalisme et les libérations nationales ne peuvent pas se faire sans une réflexion sérieuse sur les questions de contrôle des sources d’énergies, et des discussions approfondies autour des problèmes de défense nationale, de politique économique et de positionnement commercial. Le nationalisme, ce ne sont pas les discours enflammés contre les occidentaux, ni le fait de s’habiller  chez Pathé O. C’est d’abord et surtout un discours cohérent autour des conditions de récupération et de contrôle des sources de matières premières, spécialement les sources d’énergies, et de notre capacité a nous défendre. Contrôler les sources d’énergies, être en mesure de se défendre convenablement sont les conditions nécessaires a de meilleures renégociations des règles et des structures du commerce international. Ce n’est qu’a ce prix que la mondialisation pourra véritablement servir nos pays, et permettra d’assurer trois repas par jour a nos compatriotes, de la nivaquine, des routes et des écoles. Mais tout cela commence par un nouvel engagement en faveur de la production intellectuelle, et de la reflexion stratégique.

Par Amine Idriss Adoum

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Publié dans Afrique

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