Les secrets de la réussite de ceux qui travaillent dans l’informel en Afrique
Le secteur informel représente, selon certaines études, environ plus de la moitié des emplois des actifs en Afrique au sud du Sahara. D'après l’OCDE, les emplois du secteur informel en Afrique représenteraient 70% des emplois existant, et le secteur représente bon an mal an 80% des créations net d’emplois. Sans entrer dans un débat de définitions, signalons que le secteur informel regroupe un ensemble hétéroclite d'activités et d’entreprises de tailles différentes qui ont pour caractéristique commune un modèle organisationnel et un type de fonctionnement qui échappe encore aux classifications des systèmes comptables et financiers formels. Cette caractéristique, qui apparait de prime abord comme négative, possède cependant un contenu plus intéressant et plus ouvert.
Les modes d’organisation des entreprises du secteur informel, et le type de fonctionnement qui y a cours, expliquent en partie la réussite particulière des entrepreneurs informels en Afrique sub saharienne.
L’informel comme agilité
Le secteur informel est d’abord un secteur agile. Les entreprises sont souvent de petites tailles, et dépendent exclusivement d’une personne. Les activités des entreprises du secteur informel sont simples, et répondent toujours a un besoin précis et direct des populations. Même quand ils vendent du loisir, les entrepreneurs du secteur informel proposent un loisir qui répond a un besoin clair. Agilité et petite taille permettent aux entrepreneurs de l’informel de toujours rester dynamique, et ouvert au changement. Le vendeur de cigarettes a la criée par exemple a toute de suite adoptée les cartes de recharges de téléphone mobile et commencée a les distribuer. Beaucoup de bars de Douala proposent, en plus des boissons, du pain, du poisson fumée, des conserves et des cartes de recharges téléphoniques. Certains bars proposent aussi des service de téléphone, ou encore de transfert d’argent via le téléphone!.
L’informel comme vecteur du changement
Les entreprises du secteur informel sont certes de petites tailles, mais elles constituent souvent le principal chemin qu’empruntent les nouveaux produits, les nouvelles modes, les nouvelles façons de consommer en Afrique. Nestle par exemple, ne pourrait probablement jamais se passer des mamies des marchés d’Abidjan ou de N’Djamena dans la distribution des produits de la gamme Maggi. Ce sont aussi les entrepreneurs de l’informel qui ont imaginée, et développée le système de transfert d’argent par voie de téléphone mobile au Kenya, au Cameroun, au Tchad, et partout en Afrique noire. En réalité, le secteur informel joue trois rôles majeurs dans le changement en Afrique au sud du Sahara : il est un vecteur, un chemin du changement. Il en est le promoteur. Et souvent, il est aussi un inventeur de nouvelles façons de faire.
Le secteur informel comme concurrent
Bien de secteurs de l'économie subissent sans remède possible la concurrence des promoteurs de l’informel. Prenons le cas des pressing modernes. Malgré tous leur arsenal technique et toutes les publicités, les pressing n’ont jamais réussi a convaincre les clients de faire amidonner leurs boubous par des machines modernes. Les artisans “amidonneurs” sont perçus comme bien meilleurs que toutes les machines du monde. De même, le transfert d’argent par téléphone de l'opérateur mobile Orange en Cote d’Ivoire a toujours du mal a remplacer dans les habitudes le bon vieux système informel de “je t'achète des crédits et tu les transfère a mon cousin a Korhogo sous forme d’argent”. En fait, si le secteur dit formel a bien du mal a mettre en échec le secteur informel, c’est parce qu’ils ne se battent probablement ni sur le même terrain, ni avec les mêmes armes.
Le secteur informel, mieux adapté au fonctionnement de notre économie actuelle
Le secteur informel, par son organisation, son fonctionnement et ses ambitions, peut facilement être classée dans la catégorie des démarches d’entreprises dites “Lean”, c’est a dire sans gaspillage. Les entrepreneurs de ce secteur gaspillent peu, ou jamais. Un ami me disait qu’ils gaspillaient le temps. C’est faux. L’usage du temps est social, le bénéfice, social aussi, mais le social produit du gain économique, aussi paradoxal que cela puisse paraitre. Si Kanazoe ne passait pas beaucoup de temps en “palabres familiales”, il n’aurait sans doute jamais acquis le respect nécessaire pour faire travailler tout son monde. Le fonctionnement est agile, mais les produits fabriqués ou produits le sont aussi. Les couts de production et de fonctionnement dans ce secteur sont réduits au maximum, et les pertes sont rares (sauf bien sur des pertes dues a des vols, des détournements ou des braquages). Enfin, le client final, ou le consommateur, est finalement mis au centre du système, puisqu’il est celui qui paye, et on fait tout pour réduire ses dépenses. C’est sans doute la principale leçon que les multinationales qui observent le fonctionnement de ce secteur en Afrique, en Amérique Latine ou en Asie du Sud Est ont tirée pour développer le concept de PPP (produits a prix populaires, qui est une véritable méthode de travail consistant a développer puis fabriquer, transporter et vendre des produits qui ont le conditionnement idéal pour être facilement transportée, le prix idéal pour être acheté, le gout ou la qualité recherchée, et bien sur tout cela avec des couts de productions qui soient maîtrisées).
Je sais que cette description du secteur informel est loin d'être classique. C’est un parti pris car je suis convaincu que les caractéristiques intrinsèques de ce secteur finissent par modeler aussi le type d’homme qui y travaille, et finalement le type de leadership qui s’y développe. Le leadership du secteur informel est caractérisée par l'agilité, l’adaptation, la vitesse d'exécution, la précision. Mais il s’agit aussi d’un leadership qui connait son environnement, et qui en utilise les règles (comme la gestion du temps par exemple).