Les leaders du secteur informel en Afrique, modèles de leadership de demain pour notre continent?
L’Afrique n’a pas besoin d’hommes forts; elle a besoin de fortes institutions, avait dit Barack Obama au Ghana il y a deux ans. On devrait ajouter aussi ceci : l’Afrique a besoin, aujourd’hui plus que jamais, d’inventer son propre modèle de leadership et de gestion. Cinquante après les indépendances de droit, et vingt ans après les indépendances de fait pour paraphraser Stephen Smith, les modèles de gestion et de leadership de l’économie hérités des colonisations ont globalement montré leurs limites. Plus de trois-quarts des richesses produites sur le continent viennent des secteurs informels de l’économie. Le secteur dit informel emploie probablement aussi plus de trois-quarts des populations actives de nos États. Pour s’en convaincre il suffit de jeter un rapide coup d’oeil sur les statistiques des caisses nationales de prévoyances sociales, censées collecter et gérer les cotisations sociales et les fonds de pension des travailleurs des entreprises privées et des organisations non étatiques. La CNPS de la Côte d’Ivoire et du Cameroun par exemple, totalisent a elles deux un peu moins de deux millions de membres. Pourtant, Cameroun et Côte d’Ivoire sont les deux principaux moteurs des économies des espaces communautaires et politiques constitués par les pays anciennement colonisés par la France, c’est a dire au total 17 États totalisant environ 90 millions de personnes. La gestion formelle de l’économie, calquée sur les modèles hérités des colonisations a globalement échoué.
L’économie dite informelle en Afrique noire est caractérisée par sa flexibilité, ses capacités d’adaptation et la rapidité d’exécution de ses plans d’affaires. Il est vrai que la taille des affaires est plutôt réduite, et que dans ce secteur, une entreprise se réduit bien souvent a une personne. Mais dans l’économie informelle, on retrouve aussi des entreprises de taille tout a fait respectable, avec des chiffres d’affaires flirtant avec le milliard de FCFA et employant de centaines de personnes. Les puristes de l’administration et de la gestion diront qu’au delà d’une certaine taille, l’entreprise n’est plus dans le secteur informel. Pourtant, ou classer les grands magasins d’habits des commerçants Ibo au Nigeria, et les dépôts géants de riz des importateurs maliens? Les débats autour de la définition du secteur informel sont généralement des débats de fiscalistes. Les riches commerçants des marchés de N’Djamena et les importateurs de pièces détachées de véhicules du marché Congo de Douala se classent eux mêmes dans l’informel, très souvent pour des raisons fiscales. Les discussions des commerçants avec les contrôleurs fiscaux sont innombrables dans ces pays. Les commerçants eux mêmes se battent et négocient pied-a-pied avec les contrôleurs pour ne pas se faire classer secteur formel. Pourtant, il y a souvent de très bons avantages a se faire classer secteur formel. Mais les commerçants ne l’entendent pas ainsi et refusent systématiquement le cadeau de la formalité. Les raisons de ce refus du formel tiennent a beaucoup de choses. Je me risquerai a dire que ce qui motive les commerçants a rester dans l’informel, ce n’est pas tant la peur de se voir taxer plus lourdement que celle de ne plus pouvoir tenir les responsabilités sociales et économiques qui incombent aux riches.
Pour un homme d’affaires Sénégalais par exemple, la réussite de son entreprise devient complète si lui-même, en tant que patron, peut recruter qui il veut. En réalité, ce qui pousse les commerçants à vouloir demeurer dans le secteur informel, c’est surtout la flexibilité que procure le modèle informel de gestion de l’économie. Le secteur informel gère la flexibilité, depuis le plan d’affaires jusqu’au recrutement et au licenciement de collaborateurs. Les choses sont donc plus flexibles, et plus faciles. Mais la flexibilité se conjugue aussi avec adaptation. Les operateurs de secteur s’adaptent aux changements de notre monde avec une rapidité et une facilite déconcertante. Ils ont été les premiers a deviner les possibilités d’échanges monétaires du téléphone mobile en Afrique, et ont finalement inventé le transfert de fonds par cartes téléphonique. Aujourd’hui le transfert d’argent par le téléphone mobile fait partie intégrante des modèles d’affaires des sociétés de téléphonie en Afrique.
Doit – on donc rechercher les nouveaux modèles de leadership et de gestion du coté de l’informel? Je suis fermement convaincu que c’est le chemin à suivre. Les leaders de l’économie informelle en Afrique réussissent parce qu’ils ont compris la nécessité de l’adaptation et de la flexibilité. Ils ont aussi compris que l’inventivité et l’originalité sont les facteurs les plus importants du développement. Mais ils ont surtout compris la nécessité d’allier, et d’aligner vers la même direction, les méthodes de gestion des hommes, des clients et des rêves, avec nos cultures et nos valeurs. La gestion du temps, la perception de l’espace, la relation aux autres, etc., sont construites autour des valeurs locales, a travers des mécanismes de compréhension locales. Le leadership en économie et en gestion, c’est finalement la capacité a deviner les rêves, afin de les rendre réels. Le leadership nouveau en Afrique, c’est peut être celui qui nous aidera a débloquer notre potentiel, et nous permettra de construire sur nos valeurs, a travers nos perceptions, nos limites, et notre environnement.