Les universitaires et l’épreuve du pouvoir en Afrique: Gbagbo, Wade, Conde et les autres
Voici un sujet de débats interminables pour les citoyens, et de graves méditations pour nos professeurs des universités. Je ne serai pas long cette fois, et procèderai a quelques généralisations qui énerveraient sans doute plus d'un. Mais le sujet est vaste et divers et il est impossible de le traiter dans le cadre d’une courte discussion sur un blog.
Commençons par enfoncer quelques portes déjà ouvertes : entre 1995 et 2010, plusieurs universitaires ont accédé au pouvoir en Afrique. La plupart d'entre eux ont été d’épiques opposants face aux pouvoirs alors en place. C'est le cas de Laurent Gbagbo par exemple, parti il y a quelques jours dans des conditions calamiteuses, ou de Abdoulaye Wade, toujours a la tête de l'État sénégalais. C'est aussi le cas du guinéen Alpha Condé, opposant historique au régime de Sékou Toure, puis Lansana Conte, qui vient d'accéder a la magistrature suprême il y a quelques mois. Au Mali, Alpha Oumar Konaré, historien et homme politique, avait géré et représenté le Mali pendant 10 ans, avant de céder le siège présidentiel a Ahmadou Toumani Toure. Le Benin aussi est dirigé par un universitaire et banquier, Yayi Boni. Mais ce constat un peu trop général cache des parcours différents. En effet, Laurent Gbagbo n’est pas comparable a Konaree et Wade est loin de pouvoir se comparer a Benjamin Mkpaka de la Tanzanie par exemple.
Le second constat, c'est le nombre d'universitaires membres de gouvernements. Les listes des membres des gouvernements africains renferment un nombre impressionnant de docteurs et de professeurs. Les titres ministériels sont en effet souvent précédés par les titres universitaires.
Ce qui précède conduit a une première conclusion : les universitaires en Afrique ont toujours fait partie du cercle des décideurs. Des pays comme le Cameroun, ou la Côte d’Ivoire, ou encore le Nigeria sont sans doute parmi les pays employant le plus gros nombre d’universitaires dans leurs gouvernements. Cette conclusion ne manque pas de susciter les questions suivantes: avec autant d’universitaires au pouvoir, comment expliquer que nous ne soyons jamais parvenu a inverser la courbe négative qui semble caractériser notre histoire récente? Nos institutions ont la consistance pâteuse d’une boule de maïs, nos économies sont rudimentaires, nos infrastructures inexistantes, nos systèmes éducatifs dans un état lamentable, et notre avenir parait a bien des égards, compromis. Le tableau est sombre il est vrai, mais il découle tout juste du constat de ce que nous vivons. La seconde question qui embarrasse, c’est celle des changements et contradictions de nos universitaires a l’épreuve du pouvoir. L’opposant idéaliste et défenseur des libertés change radicalement dès son accession au pouvoir. Laurent Gbagbo est un bon exemple de cette transformation. Opposant intègre et respecté pour ses critiques contre le régime de Houphouët Boigny, l’homme change radicalement dès son accession au pouvoir et finit une très difficile présidence de la manière la plus calamiteuse qui soit. Un autre exemple, moins radical mais tout aussi étrange est celui d’Abdoulaye Wade. L’homme est considéré par certains comme un authentique démocrate. Pourtant, les contradictions de son discours politique et certaines de ses prises de positions sont loin de ressembler a Wade l’opposant intelligent et patient, l’homme du Sopi. Les discussions interminables que soulèvent ses intentions, supposées ou réelles, de rempiler pour un 3e mandate a l’âge de 85 ans, ne manquent pas d’énerver ses compatriotes. Alpha Condé semble aussi en passe de devenir un autre exemple de contradictions. A peine au pouvoir, il réprime une manifestation politique non violente (un mort) et fait emprisonner pour 12 mois fermes sept membres de l’opposition. Pourtant, Condé s’est battu, trente années durant, pour défendre les libertés publiques et la protection des citoyens guinéens. Le pouvoir transforme radicalement donc nos universitaires. De défenseurs des libertés, ils deviennent rapidement fossoyeurs des espoirs dès qu’ils accident au contrôle des hommes et des choses.
Comment expliquer cela? Je vais me hasarder a quelques généralisations pour expliquer ce phénomène étrange.
Une première explication possible est celle de leurs parcours de carriers politiques. Les universitaires qui se lancent dans la politique du coté de l’opposition ont rarement la chance de participer à la gestion de la chose publique. En général, ils restent opposants jusqu’a leur accession au pouvoir. Ils ne deviennent que rarement ministres, et ne touchent presque jamais à l’administration et à la gestion de sujets régaliens. Dans ces conditions, la sensation de jouissance intense et rare que procure le contrôle de certains aspects du pouvoir est une expérience extraordinaire, pire qu’une drogue, et qui crée d’accoutumance (manque de contrôle sur soi, hallucination, délire de persécution, etc.). Comme explications, ca paraît sans doute tiré par les cheveux, mais comment comprendre autrement le cas Gbagbo ou la conduite d’un Wade? L’inexpérience du pouvoir les conduit souvent a valider des décisions et des programmes pas très sérieux pour leurs pays. Et qu’il faudra bien défendre malgré tout par la suite. Commence alors le positionnement sur ce chemin infernal du refus de la critique.
Une autre explication réside sans doute dans les épreuves du combat entre l’idéalisme de l’universitaire-opposant et le pragmatisme mal vécu de l’universitaire-gestionnaire désormais au pouvoir. En général, trois mois d’exercice du pouvoir finissent par vous dessiller les yeux, et vous découvrez que le monde réel de la politique et des affaires est diffèrent des théories et montages des livres. Ce combat de « l’idéalisme » contre le pragmatisme cache bien souvent un autre combat plus important, et plus difficile : celui des contradictions culturelles et intellectuelles, le combat entre ce que l’on a retenu comme héritage intellectuel et ce que l’on vit comme réalité. Ce combat est souvent mal vécu par nos universitaires, qui deviennent au fil du temps de véritables névrosés intellectuels et culturels. Des contradictions mal vécus fabriquent forcement une vie faite de cassures et de blessures. D’ou sans doute les contradictions que nous observons chez nos universitaires devenus présidents. Contre les critiques et les remises en cause que posent leurs comportements de névrosés culturels et intellectuels, nos présidents-universitaires ont souvent opposé la seule arme qu’ils maitrisent vraiment: la pédagogie de la chicote et le bâillonnement de l’esprit critique (un peu comme ils le faisaient déjà dans les universités avec leurs étudiants), support le plus radical de la fabrication du consentement.