Peut-on faire un parallèle entre le panafricanisme et le panarabisme? Un point de vue rapide de sur cette histoire...
La question a été posé par Achecikh Ibn Oumar dans une de nos discussions sur Facebook. On peut faire le parallèle entre les histoires récentes des peuples de langues et cultures arabes et celles des peuples de langues et cultures dites africaines (bantoues, haoussas, peuls, mandes, sara-baguirmiens, kanembou, etc.) sur certaines périodes assez spéciales il faut dire (1900 - 1945; 1948 - 1962; 1968 - 1979; 1990 - 2010; 2011 et +). Mais disons déjà que la question elle-même est posée a travers plusieurs biais formels du langage. En effet, peut-on légitimement comparer "arabes", désignant une ethnie, une langue et une histoire, a "Afrique", qui désigne une géographie? Serait- il plus juste de parler du panarabisme au Maghreb et en Égypte, si on veut établir une comparaison avec les histoires politiques des peuples de l'Afrique sub-saharienne? Que signifie véritablement le panafricanisme? Ce terme est lui même un véritable scandale de réductionnisme culturel. Il sous-entend en effet la préexistence formelle d'une "culture africaine", et d'une "histoire africaine". Or, il n'y a ni "culture africaine" et ni "histoire africaine". Il est plus juste et techniquement plus logique de parler de culture bantoue, ou houssas, ou encore peule, ou malinké par exemple. On pourra aussi parler de l'historie de l'Afrique, un peu comme on parlerait de l'histoire de l'Europe. Et dans cette histoire générale de l'Afrique, on pourra distinguer celle des pays eux mêmes, puis celle des grands ensembles culturels et étatiques d'avant la colonisation. A ce moment, le terme panafricanisme deviendrait vite désuet, car dénué de tout contenu formel et historique. Mais je ne discute par de la logique et du formalisme symbolique des termes que nos élites utilisent pour décrire notre historie et fabriquer notre futur.
Les tentatives de reconstruction identitaires basées sur le panarabisme et l'islam socialiste ont des résultats moins mitigés que nos propres essais construits sur la récupération de l'histoire de l'Égypte ancienne. Même si le panarabisme a provoqué des contestations sérieuses de la part des peuples berbères, qui ne se revendiquent aucune "arabité", il reste qu'il a contribué d'une façon ou d'une autre au processus de maturation sociale et politique qui a conduit aux premières phases des récents mouvements tunisiens et égyptiens. En ce qui concerne la Libye, je reste toujours convaincu que ce qui s'y passe n'est ni un mouvement de soulèvement populaire, ni une rébellion authentique. Ni Kadhafi (qu'il aille au diable) et ni les insurgés ne semblent tout a fait indépendants. Mais ceci est un autre débat. Les tentatives de reconstruction identitaires ont échouées en Afrique pour plusieurs raisons : les intellectuels des années 60-80 sont tombés dans le piège systématique de la démarche intellectuelle marxiste : le matérialisme scientifique et les automatismes mécaniques de la logique dialectique a la Lénine. En gommant les particularités, et en procédant par la logique pour interpréter l'histoire puis en tirer des conséquences, le matérialisme scientifique tourne le dos a la compréhension de l'essentiel de ce qui fait l'histoire : les particularités, et la diversité. En essayant de trouver des fondements commun aux cultures et aux histoires des peuples africains (chose légitime et qui doit être encouragée), nos propres intellectuels sont tombés dans ce vieux piège de la démarche colonialiste, inspirée, même si on ne veut pas le reconnaître, par la méthodologie intellectuelle communiste: nier les identités particulières des peuples afin de mieux les asservir par une démarche de conformisme. Les résultats politiques sont connus : comme nous avons une histoire forcement "similaire", pourquoi ne devrions nous pas avoir aussi un seul pays pour toute l'Afrique (les EU d'Afrique) disait Nkrumah, et un parti unique pour tous les peuples ? Le parti unique est bien une invention de l'un des pères du panafricanisme (ce qui est logique : pourquoi encourager le pluralisme des points vues quand la diversité culturelle des peuples et des parcours est déjà niée?).
Les réactions des intellectuels africains face a la crise ivoirienne en disent long sur ce totalitarisme des vues, consubstantiel au panafricanisme. Finalement, l'intervention onusienne en Côte d’Ivoire marqua- t- elle vraiment la faillite du panafricanisme? Celui-ci a failli (et heureusement d'ailleurs) depuis bien longtemps. Licorne et ONUSCI ont plutôt montré a l'opinion africaine l'inutilité des institutions nées des idées et démarches panafricanistes. Et finalement aussi leur dangerosité: le panafricanisme et la plupart des révolutions d'après les indépendances (Frolinat entre autres au Tchad) ont tué l'esprit critique et le rêve chez les jeunes (si vous remarquez, les intellectuels et autres cadres/révolutionnaires des années 60-80 ne parlent jamais des "jeunes". Ils préfèrent le terme léniniste "la jeunesse", expression du totalitarisme culturel et politique du panafricanisme). Mais nous nous réveillons finalement, et malgré tout. Le monde est plus ouvert, et la pensée unique en train de s'installer en ce moment est celle du refus de la pensée unique. Ce qui est mieux que la fabrique des conformismes qu’est le panafricanisme.