Pourquoi l'Afrique ne produit rien sur le plan scientifique?

Publié le par Amibiaka

Je suis tombé ce matin tout à fait par hasard sur une vidéo montrant une présentation de Neil Turok dans les conférences TED en 2008 (http://www.ted.com/talks/lang/eng/neil_turok_makes_his_ted_prize_wish.html). Neil Turok y prononçait ce discours a la réception du prix TED de l'année 2008 qui lui avait été attribué pour ses recherches sur les origines de l’univers, mais aussi à cause de son engagement dans la formation scientifique en Afrique. Sa présentation PowerPoint sur les théories de l'origine de l'univers est excellente, mais ce qui a surtout retenu mon attention, et suscité en moi beaucoup d'enthousiasme, ce sont ses paroles sur l'Afrique. Neil est Sud-Africain. M. Turok établit un constat très simple : l'Afrique n'existe pratiquement pas sur le plan scientifique. Si vous regardez les cartes interactives du projet worldmapper (www.worldmapper.org), en sélectionnant par exemple production de brevets, vous verrez que l'Afrique y est représentée par un fil presque invisible, tandis que les autres parties du monde sont représentées par des bulles énormes et élégamment colorées (http://www.worldmapper.org/display.php?selected=167). Les raisons du déficit scientifique africain tiennent essentiellement à l'absence d’enseignement des mathématiques sur le continent africain, dit Neil Turok. L'insuffisance de personnes formées dans les mathématiques rend difficile la création et la mise en place de solutions à nos problèmes. Neil Turok a en partie raison. Le monde actuel est essentiellement construit à partir de solutions  souvent testées et vérifiées à travers des modèles mathématiques et statistiques, puis mises en place selon des procédures elles mêmes construites à partir de solutions mathématiques (graphes PERT en gestion des projets, méthodes six Sygma dans le domaine de la production industrielle, etc.). 

Mais Neil Turok ne s'était pas contenté de faire un constat et de s'en aller. Lui et ses amis de l'université de Cambridge ont décidé de prendre le taureau par les cornes et de lui montrer le bon chemin. Ils ont ainsi créé le AIMS (African Institute of Mathematics Sciences http://www.aims.ac.za/) au Cap en Afrique du Sud. En 9  ans, AIMS a ainsi formé plus de 600 mathématiciens africains originaires de 21 pays, et rédigé quelques unes des plus  belles histoires de réussites individuelles et collectives dans le domaine scientifique en Afrique (cette année par exemple, 3 étudiants AIMS originaires de l'Afrique Sub-Saharienne ont été sélectionnés pour le programme de la NASA pour les recherches sur les modèles de calculs des singularités dans l'espace, autrement dit la physique des trous noirs, et un étudiant originaire de l’Afrique de l’Est a rejoint le groupe de recherche de Stephen Hawking – le célèbre physicien titulaire de la chaire Newton à Cambridge). 

La vidéo de Neil Turok m'a apporté un éclairage supplémentaire sur les discussions relatives aux causes de notre retard matériel. L'insuffisance de formations dans nos pays, mais surtout l'insuffisance de formations scientifiques et techniques sont certainement parmi les causes de nos problèmes de développement matériel. Mais ces causes étaient déjà connues depuis bien longtemps. La question qui vient a l’esprit est donc : pourquoi et comment les élites africaines se sont elles désintéressées des formations scientifiques et techniques alors qu’elles savaient que les progrès économiques et la liberté sont d’abord des progrès technologiques? Yves Nya Ngatchou (directeur général de Stockaj SA www.stockaj.com) avec qui je discutais un jour des raisons des réussites apparentes des étudiants Bamiléké du Cameroun dans les domaines scientifiques et technologiques m'a expliqué qu'il n'y avait rien d'exceptionnel à cela. Les jeunes Bamilékés étaient encouragés par leurs parents a orienter leurs études vers des formations d'ingénieurs ou et de scientifiques pour une raison simple : les premiers Bamilékés qui ont matériellement réussi leurs vies étaient tous des comptables ou...des techniciens ! Et leurs réussites sociales sont des modèles. Il s'agit donc d'une simple question de modèle social. Si je généralise l'argument d'Yves Nya Ngatchou au niveau continental, les premières élites africaines postcoloniales avaient très tôt préférées les études littéraires et juridiques aux formations dans les sciences dites dures parce que les administrateurs coloniaux, symboles d'aisance matérielle en ces temps, et ceux qui leur ont succédé (nos premiers chefs d'états) étaient majoritairement juristes, avocats, écrivains, professeurs de lettres, etc. Leurs réussites sociales visibles devaient certainement à leurs formations de bases, avaient du se dire les jeunes de l’époque,  s'engouffrant tous en même temps dans les classes de droits et de journalisme avec la réussite que l’on connaît pour nos pays et nos économies.

Mais les temps ont changé. Les modèles de réussites d'aujourd'hui, quand ils sont d'honnêtes gens, se recrutent de plus en plus parmi les ingénieurs et parmi tous ceux qui ont préféré la discipline précise des mathématiques aux discussions certes intéressantes et logiques, mais plus imaginatives, des sciences sociales (droit, économie, sociologie, etc.). Neil rêve de voir le prochain Einstein naitre en Afrique, et sortir de l’AIMS ou de tout autre centre de formation scientifique africain. C'est un rêve tout à fait réaliste quand on voit le formidable résultat de l’école du Cap, ou encore les récentes réussites de quelques ingénieurs africains travaillant pour des multinationales opérant sur le sol africain.

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Publié dans Afrique

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